Le sentiment amoureux au troisième âge (par Halldora Thoroddsen)

Halldora Thoroddsen

Double vitrage, premier roman traduit en français de l’écrivaine et poétesse islandaise Halldora Thoroddsen, fait le récit sensible du sentiment amoureux chez les personnes âgées. Un sujet rarement abordé.

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Le vieillissement de la population est un axe de travail européen depuis plusieurs années. Pas étonnant donc que ce roman est attiré l’attention du jury du prix de littérature de l’Union européenne.

Il reprend les questionnements couramment suscités par la part toujours plus importante des personnes âgées dans la population, comme la santé ou le lien intergénérationnel. Mais la qualité de Double vitrage réside dans la description du sentiment amoureux.

Un témoin réfléchi

Un homme et une femme. L’histoire semble connue, mais est-ce vraiment toujours la même ? Le personnage principal du récit d’Halldora Thoroddsen est une femme de soixante-dix huit ans dont le nom n’est jamais cité, plutôt aisée, habitant une rue du centre historique de Reykjavik. Disposant de temps, elle observe depuis la fenêtre de son appartement ce qui se joue dehors en matière de relations amoureuses : les manœuvres des veufs et veuves du centre social du quartier pour nouer de nouvelles relations et les enjeux cachés derrière les soirées bingo, comme les réunions régulières de jeunes mères célibataires du quartier qui se soutiennent, s’encouragent et se réconfortent.

On ne peut pas gouverner l’amour. […] Il se nourrit et grandit tout seul, si on lui obéit avec humilité. Il vous étreint alors comme l’atmosphère et vous rend capable de déplacer des montagnes 

Halldora Thoroddsen, Double vitrage

Lorsque cette femme s’éprend de Sverrir, un chirurgien à la retraite depuis quelques années, elle s’interroge sur cet amour : Peut-on aimer à son âge ? Pour comprendre les sentiments inattendus qui la traversent, elle convoque le passé, ses amours de jeunesse et son mari. Et s’autorise à aimer.

L’amour au troisième âge

L’arrivée de cet « homme ordinaire » dans sa vie a pour effet de faire naître un amour apaisé, loin de la « mélasse romantique ». Mais qu’est-ce que l’amour quand la beauté de la jeunesse n’est plus, pas plus que l’instinct de reproduction ? Si Halldora Thoroddsen n’entraîne pas le lecteur dans un récit sur la sexualité du troisième âge – même si le sexe n’est pas absent-, elle s’attache à décrire une relation sans artifice et qui n’attend pas d’autre résultat que le plaisir de partager un peu de temps, d’amitié et de tendresse.

Mais la vieillesse ne doit pas nourrir un feu ardent, simplement entretenir les braises 

Aussi quand la relation devient sérieuse, les questions matérielles se posent clairement à ce couple aisé. Si tous les retraités ne peuvent se permettre d’accéder à un logement dans une résidence aux services adaptés aux nécessités du troisième âge, ce n’est pas leur cas et ils réservent un appartement. Les enfants évidemment inquiets donnent leur avis sur ce nouveau couple. Mais c’est la mort qui rôde insidieusement qui décide de tout. Elle emporte un à un les amis, la famille. Laisse un vide, une absence irrémédiable. Inévitablement, la tragédie s’invite dans le récit. Et l’isolement que chacun tente d’éviter se fait de plus en plus présent.

En toile de fond, l’Islande de 2008

Double vitrage permet à Halldora Thoroddsen de dresser un constat des changements sociétaux intervenus entre la seconde guerre mondiale et 2008 et qui ont bouleversé l’Islande. L’industrialisation a permis au pays de sortir de ce que d’aucun appelle le « Moyen-âge islandais » mais a aussi profondément modifié les rapports entre les individus.

L’industrialisation [qui] a permis de compartimenter la société. Le travail dans une case, où il s’est peu à peu automatisé et ne vise plus aujourd’hui que sa propre croissance. L’exploitation des travailleurs n’épargne personne. Chaque génération à sa place, jeunes et vieux envoyés à l’isolement 

Et la crise bancaire qui frappa l’Islande en 2008 ne modifia pas cette toile de fond. Cette histoire d’amour se clôt sur les concerts de casseroles que les Islandais organisèrent sous les fenêtres du gouvernement de l’époque et auxquels participèrent jeunes et vieux, ensemble, pour en chasser ses membres qui avaient à ce point laisser faire que le pays partit à la faillite.

Halldora Thoroddsen est une fine observatrice des relations humaines. Elle décrit le sentiment amoureux avec une grande sensibilité et une écriture poétique dans ce court roman. Ce plaisir de lecture a été rendu possible par les Editions Bleu et Jaune, qui à travers la collection « Fiction Europe », permettent aux lecteurs français d’accéder à une œuvre d’une grande qualité d’une autrice qui n’avait jamais été traduite en français auparavant. La littérature européenne recèle assurément des pépites.

Note : 4 sur 5.

Double vitrage
Halldora Thoroddsen
Jean-Christophe Salaün (traduction)
Éditions Bleu & Jaune, 2021, 90 pages