A la recherche de Cloris Waldrip (ou l’art de survivre dans les Bitterroot Mountains!)

Rye Curtis, Crédit photo Editions Gallmeister Rye Curtis, crédit photo Editions Gallmeister

Le premier roman de Rye Curtis, Kingdomtide, publié chez Gallmeister, est une oeuvre inclassable, quelque part entre le roman d’aventure et le récit de nature writing, tantôt drôle, tantôt tragique. Cette histoire étonnante peuplée de fantômes et de personnages complexes mène le lecteur au coeur d’une nature sauvage et hostile.

À 72 ans, Cloris Waldrip est la seule rescapée du crash d’un petit avion de tourisme dans les montagnes du Montana. Son mari et le pilote sont morts, l’avion gît, coupé en deux sur un escarpement de granit. Après deux nuits passées à l’abri de la carlingue, Cloris aperçoit un feu de camp dans la vallée. De bonnes chaussures de marche aux pieds, une bible et quelques caramels en poche, elle se met en route, bien décidée à survivre.

Kingdomtide de Rye Curtis, Editions Gallmeister

Debra Lewis est une ranger atypique et déglinguée. Complètement paumée après son divorce, elle surmonte cette épreuve en sirotant en permanence une Thermos remplie de merlot. Convaincue que Cloris est vivante, elle réunit une équipe de sauveteurs pour le moins bizarres : Pete, hanté par les infidélités de son ex-femme, Claude, persuadé qu’un spectre vit dans les montagnes et Steven Bloor, veuf inconsolable aux fantasmes étranges. Les jours passent et la neige commence à tomber dans la région. L’espoir de retrouver la vieille dame s’amenuise. Où est donc passée Cloris ?

Rye Curtis a grandi dans un ranch au Texas. Lorsqu’il tombe sur le portrait photographique d’une femme à l’aspect austère nommée Cloris, il décide d’en faire le personnage de son roman. Comment une femme de 72 ans allait-elle pouvoir s’en sortir avec comme seul bagage son éducation et sa volonté farouche ? Pour construire son roman, Rye Curtis alterne le récit de survie de Cloris et le quotidien de la ranger Lewis. Chapitre après chapitre, la solitude de l’une fait écho à celle de l’autre, l’une accidentelle, l’autre choisie.

J’ai cessé de formuler le moindre jugement sur quiconque, homme ou femme. Les gens sont ce qu’ils sont, et je ne crois pas qu’il y ait grand-chose à dire sur la question. Il y a vingt ans, j’aurais pu avoir une opinion différente. J’aurais pu continuer à être la même Cloris Waldrip, celle que j’avais été pendant soixante-douze ans, si je n’étais pas tombée du ciel dans ce petit avion le dimanche 31 août 1986. C’est stupéfiant de constater qu’une femme peut approcher la fin de sa vie et découvrir qu’elle se connaît à peine elle-même.

Car derrière leur complexité et leurs excentricités qui peuvent faire sourire le lecteur, les personnages de Kingdomtide souffrent d’une extrême solitude. À leur façon, ce sont tous des Cloris Waldrip. « C’est peut-être un récit de survie, avec davantage de doutes que d’espoir. Peut-être même n’y a-t-il aucun espoir du tout », écrit Rye Curtis à l’adresse de ses lecteurs. Lesquels seront surpris par ce roman, désarçonnés même, mais ils seront tenus en haleine par le rythme et l’intrigue que déploie l’auteur. Car Cloris ne laisse pas indifférent. Elle est attachante et porte un regard critique sur la vieille dame qu’elle est devenue. Au contact de la nature et des ombres qui y vivent, elle reconsidère la vie qui a été la sienne, change de perspective et évolue, comme tous les personnages de ce récit troublant.

Note : 3 sur 5.

Kingdomtide
Rye Curtis
Jacques Mailhos (traduction)
Éditions Gallmeister, 2021, 400 pages.