Alice Rivaz : « Mais si elle ne se taisait plus ? Le monde en serait changé. »

Alice Rivaz, crédit photo Association Alice Rivaz Alice Rivaz, crédit photo Association Alice Rivaz

En cette année 2021, la Suisse commémore la longue marche des femmes pour l’obtention du droit de vote. Dans ce contexte, la bibliothèque de Lausanne consacre une exposition à une romancière féministe avant l’heure, Alice Rivaz.

Alice Rivaz est née à Lausanne en 1901, enfant unique d’un milieu simple et cultivé. Instituteur, son père a des idées de gauche, ce qui est extrêmement mal vu par la société conservatrice de l’époque, surtout de la part d’une personne chargée de l’éducation des enfants. Il est l’un des fondateurs du Parti socialiste vaudois, ce qui explique l’engagement d’Alice, dès son adolescence, dans les Jeunesses socialistes.

Dans mes veines coule un sang mélangé de paysans et de vignerons, d’horlogers, d’évangélistes et de maître d’école. Leurs os, leurs noms sont confondus sous la lave des petits cimetières de campagne, entre Léman et Jura, et la saveur de leur vie s’est résorbée elle aussi comme de la boue séchée aux lieux mêmes où se préparait, dans le secret, mon corps futur. 

Alice Rivaz, Comptez vos jours (1966)

À une époque où les femmes n’ont pas d’autre choix que de se marier, Alice Rivaz choisit le célibat et refuse la maternité, témoignant ainsi d’une volonté farouche d’indépendance et d’émancipation, tant sur le plan matériel que familial. Elle travaille comme journaliste, puis comme fonctionnaire internationale.

Concilier son travail et sa volonté de devenir écrivain n’est pas chose aisée : Alice Rivaz ne publie son premier roman, Nuages dans la main, qu’en 1940, encouragée par Charles-Ferdinand Ramuz avec lequel elle a préparé une Anthologie de la poésie française.

En 1945, son essai Présence des femmes paraît dans une revue suisse, marquant clairement son engagement féministe. Dans ce texte comme dans toute son oeuvre, elle déplore la condition des femmes de son temps, soumises au foyer comme dans leur travail, interdites de vote.

En 1947, donc avant Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, Alice Rivaz publie La Paix des ruches, son roman le plus explicitement féministe, qui passe malheureusement assez inaperçu à l’époque.
Écrit sous forme de journal intime tenu par Jeanne, l’héroïne, ce roman dresse un portrait de la vie de couple et analyse les relations hommes-femmes avec férocité et une dose d’humour. Engluée dans sa condition de femme de l’entre-deux guerres, Jeanne est malheureuse en ménage et ne respire que lorsque son mari est absent du foyer. Bien plus, elle souhaite, comme l’écrivain qui lui donne vie, l’avènement d’une ère nouvelle.

Après le cortège de la soumission féminine vient celui du mécontentement et de la hargne

Alice Rivaz


Le public n’est pas prêt. Tout comme La cloche de détresse de Sylvia Plath, La Paix des ruches devra attendre une réédition dans les années 1970 pour trouver un juste écho auprès des lecteurs, et tout spécialement auprès des mouvements féministes.

Il est impossible de dresser ici la liste de tous les romans, nouvelles, articles de cette grande romancière romande. S’il fallait retenir une caractéristique de cette auteure, c’est l’acuité de son regard et l’étonnante modernité des sujets qu’elle évoque. Sans jamais porter de jugement moral sur ses personnages, elle donne la voix aux humbles, aux femmes, aux amours contrariées, aux classes défavorisées, à ceux dont la vie est un échec.

Ce ne sont pas des histoires que je cherche à raconter, mais des êtres.

Alice Rivaz, Traces de vie (1983)

Certains trouveront son oeuvre trop sombre, d’autres en relèveront plutôt l’intensité et le sens de l’humour. Ce qui est certain, c’est que son oeuvre entre en résonnance avec la société de notre époque. Une raison suffisante pour se plonger à nouveau dedans.

L’exposition consacrée à Alice Rivaz est visible au Palais de Rumine (Bibliothèque cantonale et universitaire) à Lausanne, jusqu’au 30 octobre 2021.

Pour aller plus loin

  • La Paix des ruches (roman), éditions de l’Aire, 2016
  • Sans alcool (nouvelles), Zoé poche, 2020