Profession du père : un roman poignant, un film convenable

Sorj Chalandon, Profession du père, Grasset, 2015 Sorj Chalandon, Profession du père, 2015, Crédit photo : Grasset

Le roman de Sorj Chalandon, Profession du père, est porté à l’écran par le réalisateur Jean-Pierre Améris. Interprété par Benoît Poelvoorde, Audrey Dana et Jules Lefebvre, le film cherche de la légèreté dans ce drame familial sur la folie. L’occasion de (re)lire le roman.

Le rituel était bien ancré dans la France des années 60. À chaque rentrée des classes, les élèves devaient compléter une fiche de renseignements comprenant, entre autre, la profession du père et de la mère. Pour Emile, douze ans, c’est une source d’angoisse. Car s’il est établi que sa mère est aide comptable dans une société de transport en commun lyonnaise et qu’elle le sera toute sa vie, le métier de son père est… fluctuant. Alors, selon les années, Emile inscrit sur sa fiche de renseignements, sous la dictée de son père, parachutiste ou agent secret. Pour finalement en arriver à écrire, seul cette fois, la réalité : il est sans profession.

Le drame de la folie non détectée

L’on sait peu de choses d’André Choulans, le père d’Emile. Car à la moindre révélation d’un acte peu glorieux ou d’un trait de caractère qui ne lui convient pas, il coupe les ponts. La famille ne reçoit jamais personne, n’a pas d’amis. Autoritaire, il ne tolère aucune remise en question. Méprisant, il qualifie ceux qui le contrarient de « cons ». Il réserve un sort beaucoup plus violent à sa femme et à son fils qu’il bat régulièrement.

Mais mon père a senti quelque chose. Ma tête tournée sans cesse vers le lit, mes gestes sans force, mon front de peine. Il a accroché mon regard inquiet. Il s’est glissé entre mes yeux et le bulletin. Il l’a vu. Il a compris. 

André Choulans est aussi mythomane et il n’y a que son fils tiraillé entre fierté et terreur, et sa femme silencieuse pour l’écouter. En 1961, lorsque quatre généraux tentent un putsch à Alger, il espère que l’Algérie restera française. Ses espoirs sont déçus par la décision prise par de Gaulle de rendre l’Algérie aux Algériens. Il accuse alors le coup à sa manière en inventant une histoire aussi puérile qu’abracadabrante qui mêle la CIA, l’OAS, un député local et un garde du corps du président Kennedy et dont le but est d’assassiner de Gaulle. Le drame c’est que son fils la croit et qu’il entraîne un camarade de classe dans ce jeu dangereux.

Le roman de l’enfance maltraitée

Profession du père, de Sorj Chalandon, Livre de poche

Le roman Profession du père traite de la construction d’un enfant dans une famille qui ne reconnaît pas que le père est atteint d’un trouble de la personnalité. Contrairement au film, l’adolescence et l’âge adulte sont abordés avec leur questionnement propre et la prise de conscience par Emile de la tyrannie de son père et de la passivité de sa mère. « Tu connais ton père » est à peu près tout ce qu’elle dira jamais quand elle sera confrontée aux délires de son mari.

L’écriture de Sorj Chalandon touche par sa force et sa justesse. Les violences psychologiques et psychiques sont d’un réalisme poignant. Les coups font mal et les heures de punition, enfermé dans l’armoire, sont douloureuses. Le mépris du père pour son fils est glaçant, comme la douce inconscience de sa mère. Le champ des émotions est large et intense donnant au roman un ton à la fois grave et lumineux. Ce ton unique qu’on ne retrouve pas dans le film. Avec regret. Heureusement, on peut toujours relire le roman.

Note : 4 sur 5.

Profession du père
Sorj Chalandon
Grasset, 2015, 288 pages.