Visions du Mississippi

Julien Delmaire, crédit photo JF Paga Julien Delmaire, crédit photo JF Paga

Delta blues est le quatrième roman de Julien Delmaire. Cette fresque musicale foisonnante nous entraîne à la source du blues dans la ville de Greenville, Mississippi. Une multitude de personnages se croisent entre racisme, souffrance et magie vaudoue.

Dans un bras mort du fleuve Mississippi se trouve la ville de Greenville. C’est dans cette zone située dans ce qu’on appelle communément le Delta, bien que ce ne soit pas à proprement parler le delta du fleuve Mississippi, que le blues trouve historiquement son origine. Il y est d’ailleurs aujourd’hui considéré comme un élément du patrimoine local. Julien Delmaire lui donne une place centrale dans ce roman à la langue poétique qui évolue entre réalité et fiction.

Le pays où le blues est né

Julien Delmaire, Delta Blues, Grasset, 2021

Greenville, 1932. Cinq ans après les terribles inondations qui ont ravagé la région, alors que la crise économique qui a débuté en 1929 sévit encore durement, une sécheresse frappe le Sud. Beaucoup de Noirs sont partis tenter leur chance dans les grandes villes du nord du pays. La misère accable des travailleurs usés. Le Sud est exsangue.

La société est dirigée par des Blancs qui dominent les pauvres, surtout des Noirs, par la soumission. L’injustice qui sévit le jour est plus dangereuse que les aléas climatiques. Quand des lavandières noires se révoltent et qu’un mulâtre prétend briguer la mairie, les Blancs se rassemblent sous la bannière du Klu Klux Klan et organisent un raid punitif sanglant. La terreur règne.

Dans ce contexte oppressant, les Noirs ont inventé le blues pour exprimer leur tristesse et partager leur souffrance. Julien Delmaire le rend omniprésent, distillant dans chaque page de Delta blues des paroles, une musique, une plainte.

Le grand peuple du blues

Le roman débute avec une légende, celle de Bobby alias Robert Johnson qui aurait confié sa guitare au diable, lequel l’aurait accordée selon une gamme harmonique inhabituelle, faisant de lui une légende du blues. Le diable en question est un dieu vaudou, Legba, qui suit à distance les nombreux personnages qui sont tout à la fois à l’origine du blues et son auditeur.

Delta blues est le roman du grand peuple du blues. Une multitude de personnages l’habitent et il est bien trop risqué de tenter de les citer tous. Il y a Steve et Betty qui pensent que leur amour est plus fort, Sapphira la sorcière qui insuffle du vaudou dans la touffeur du Mississippi, Andrew Wallace le mulâtre qui veut devenir maire, Dora la prostituée qui chérit son fils Joshua, Elias, le sergent qui a servi dans l’armée, Abe, le prisonnier, Edward Longhorn, le propriétaire terrien, Richard Thompson, le maire, les enfants, Buck, Mooky,… Les Honky Tongs, ces bars où l’on joue du blues se remplissent le soir des musiciens Bobby Johnson, Son House, Willy Brown, Chester Burnett et font résonner les voix de Ma Rainer et de Bessy Smith.

L’écriture de Julien Delmaire oscille entre oralité et poésie pour approcher au plus près le désespoir de ces hommes et de ces femmes exploités et maltraités. Delta blues leur rend un hommage musical dans une langue inspirée.

Note : 3.5 sur 5.

Delta blues
Julien Delmaire
Grasset, 2021, 493 pages.