ATMOSPHERE, atmosphère! Ironie mordante sur fond de crise planétaire

Atmosphère raconte par le menu la vie ordinaire d’une quadragénaire de Brooklyn qui prend conscience des effets du changement climatique et dresse par là même un portrait réaliste de nos vies urbaines contemporaines. Entre humour grinçant et désespoir poli, Jenny Offill interroge le sens de nos vies.

Atmosphère de Jenny Offill, éditions Dalva, 2021

Ni journal intime, ni chronique, Atmosphère est composé de fragments où Lizzie Benson livre son quotidien, ses réflexions et ses questionnements. Lizzie est une femme de la classe moyenne, soucieuse du bien-être de son entourage et de son indépendance. Elle élève son fils de huit ans avec son mari, un ancien étudiant en lettres devenu développeur informatique après deux années de chômage. Bibliothécaire, elle arrondit ses fins de mois en répondant au courrier d’une experte en changement climatique qui anime un podcast.

Fine observatrice, elle décrit les personnages qui composent sa vie. Et il y en a ! À commencer par sa famille.  Son frère est un dépressif chronique qu’elle soutient moralement et elle s’inquiète de la diminution des revenus déjà modestes de sa mère. Il y a aussi ceux qui fréquentent la bibliothèque où elle travaille : une femme « qui a presque atteint l’illumination », un vacataire « maudit », un homme « en costume minable »; et ce chauffeur de taxi new-yorkais auquel elle fait appel quand elle est trop fatiguée pour prendre le métro. Et il y a Sylvia, l’experte en crise climatique pour qui elle traite le courrier. Le panel qu’elle a à disposition fournit des situations dont Lizzie relève avec finesse l’absurdité et l’ironie.

À l’instant de la prise de conscience du changement

Même si elle connaît les conséquences désastreuses de la crise climatique sur le monde, Lizzie n’est pas décidée à s’investir plus que ça pour en ralentir les effets. Elle prend conscience de la crise au fil du roman par ses rencontres et ses recherches pour répondre aux questions existentielles des individus inquiets des conséquences du changement climatique qui écrivent à Sylvia. « D’une certaine manière, écrire Atmosphère a été pour moi une tentative de passer de la réflexion au ressenti : je voulais saisir l’immensité et la tristesse de cette situation. »

Par le style allusif, le ton tantôt sérieux, tantôt ironique, tantôt terrifié, et les paragraphes courts, Jenny Offill montre la simultanéité entre l’ordinaire de la vie quotidienne de Lizzie et sa prise de conscience. Un passage est particulièrement représentatif de cette tentative de saisir l’instant et son effet sur notre vie. Alors qu’elle écoute le podcast de Sylvia intitulé « Le centre n’est pas une position tenable », Lizzie constate que « la voix de Sylvia a vraiment franchi un cap dans la terreur ». En arrivant chez elle, son fils, Eli, se jette sur elle lui demandant de l’aider à retirer la colle qu’il a sur les mains afin de pouvoir continuer à jouer à son jeu vidéo.

Les femmes et le « care »

Les questionnements de Lizzie sur l’avenir du monde se doublent d’une prise de conscience de son rôle en tant que femme quadragénaire. Comme beaucoup de femmes de cet âge, ses responsabilités envers sa famille s’accroissent. Elle s’occupe, en plus de son fils et de son mari, de son frère dépressif chronique et de sa mère en voie d’appauvrissement. Sans être payée. Sans recevoir une quelconque reconnaissance pour le temps donné et le travail effectué. Le burn out pointe. Pour Jenny Offill, « Lizzie canalise cet épuisement. »

Est-ce qu’on doit se procurer une arme ? demande Ben. Mais c’est l’Amérique. Quelqu’un qui tue moins de trois personnes ne passe même pas aux informations. Ce que je veux dire, c’est que c’est le dernier droit qui disparaîtra, non ? Il me regarde. Le nom de son grand-père était deux fois plus long. Il a été raccourci à Ellis Island. 

L’Amérique trumpienne fait irruption et saisit les consciences. Même si l’apparente légèreté des fragments est trompeuse, l’espoir est bien présent à travers une naissance et le refus de la haine, notamment. « La compassion est tout ce que nous avons. Le cynisme n’est qu’une forme douce de déni.»

Avec Atmosphère, Jenny Offill saisit l’air du temps. Les fragments peuvent paraître désordonnés, mais la vie quotidienne est-elle ordonnée ? Avec un humour grinçant et une ironie mordante, elle capte les fragilités de notre monde. Et ses espoirs. C’est brillant. Un livre qui se dévore.

Note : 4.5 sur 5.

Atmosphère
Jenny Offill
Laëtitia Devaux (traduction)
Editions Dalva, 2021, 206 pages