« Qu’est-ce que tu fais quand tu traduis ? » (par Nicolas Richard)

Nicolas Richard, crédit photo Olivier Martin-Gambier Nicolas Richard, crédit photo Olivier Martin-Gambier

Dans ses carnets intitulés Par instants, le sol penche bizarrement, Nicolas Richard nous fait entrer dans les coulisses de son travail de traducteur de l’anglais, partageant anecdotes et conseils de lecture. Un inventaire pédagogique et une réflexion passionnante sur trente ans de traduction.

Nicolas Richard n’est pas traducteur par vocation, mais par passion. Comme celle qui le pousse à lire toute l’œuvre de Richard Brautigan, dans les années 80. Toute l’œuvre ? Pas vraiment. Lors d’un voyage en Californie, il découvre à sa grande surprise d’autres livres de cet auteur, des recueils de poésie dont il ignore l’existence. Normal, ceux-ci n’ont pas encore été traduits en français à cette époque. Il décide de les traduire. C’est donc par Richard Brautigan que tout commence. Un traducteur est né.

Nicolas Richard, Par instants, le sol penche bizarrement

Dans ses Carnets ponctué d’humour et d’une bonne dose d’autodérision, Nicolas Richard raconte trente ans de traduction, et c’est passionnant : Harry Crews, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Hunter S. Thompson, Richard Powers, Stewart O’Nan, Thomas Pynchon, … les romans noirs, la BD, la musique, le cinéma, et même… Barack Obama. « Une fois qu’il a changé de langue, un roman est devenu quelqu’un d’autre ».

À chaque fois, la nécessité de débusquer les références à la culture populaire, repérer les citations empruntées à d’autres, percevoir les niveaux de langue, faire appel à des spécialistes lorsque le vocabulaire manque, s’imprégner de l’histoire et de l’époque. « Chaque auteur nécessite une stratégie de traduction qui lui est propre ». Autant de rébus à déchiffrer, d’univers littéraires différents, de voix singulières à rendre audibles en français. Et pour nous, lecteurs, autant d’œuvres que l’on s’impatiente de découvrir.

Illustré par de nombreuses anecdotes, ponctué d’exemples concrets, Par instants, le sol penche bizarrement fait état de la délicatesse dont doit faire preuve le traducteur pour passer d’une langue à l’autre : s’effacer derrière l’œuvre, trouver le bon positionnement, ne pas sur-traduire, ne pas sous-traduire, « soupeser, errer, faire un pas de côté, ou deux, revenir en arrière et, pour finir, devoir décider une fois pour toute » . Un vrai travail d’artisanat, sans cesse perfectible, comme il ne cesse de le dire dans ses Carnets.

Ce que je préfère dans la traduction, c’est la relecture : voir le texte qui a déjà commencé à naître en français, le considérer comme une pâte encore malléable en phase de solidification.

Même trente ans plus tard, Nicolas Richard déclare, à propos de poèmes de Brautigan qu’il a traduits en 2016 pour le Castor Astral, et qui figurent dans l’unique édition intégrale des poèmes de l’écrivain américain, C’est tout ce que j’ai à déclarer : « Si d’aventure une nouvelle édition en français de ces poèmes devait être lancée, j’aimerais les reprendre une fois encore. Il y a des astuces à trouver, des lourdeurs à gommer et dégommer. Brautigan n’aimait pas les choses froides gravées dans le marbre. Il leur préférait la fluidité ondoyante des truites. »

Note : 4 sur 5.

Par instants, le sol penche bizarrement – Carnets d’un traducteur
Nicolas Richard
Robert Laffont, 2021, 486 pages.