Un privé à Babylone de Richard BRAUTIGAN

En mettant en scène un détective privé minable dans Dreaming of Babylon (1977), Richard Brautigan s’amuse à détourner les codes du roman noir. Décapant.

San Francisco, 1942. Un détective du nom de C. Card a rendez-vous avec un client pour une affaire.
La consigne : il doit s’y rendre avec un pistolet chargé.
Le problème ? Il n’a plus de balles à mettre dans son chargeur.
D’ailleurs, il n’a plus de vraiment de bureau non plus. Ni de secrétaire, car elle est partie. Il n’arrive plus à payer le loyer de son appartement crasseux. Il est complètement fauché et accumule les dettes aux quatre coins de la ville. Il parcourt San Francisco à la recherche de balles.

« À mon avis, une des raisons pour lesquelles je n’ai jamais fait un très bon privé, c’est que je passe trop de temps à rêver à Babylone. »

Comment en est-il arrivé là ? Il aurait pu être flic s’il avait réussi le concours d’entrée de l’école de police. Si seulement il n’avait pas, une fois encore, rêvé de Babylone, ce qui lui arrive régulièrement depuis un fâcheux accident, en 1934. Lorsque ses rêveries l’emmènent à Babylone, il accède à une autre vie où tout est possible.

À Babylone, il incarne tous les héros de l’Amérique à la fois : champion de base-ball accompagné d’une femme sculpturale, détective privé à la carrure d’un Sam Spade, patron d’une petite équipe d’enquêteurs, assisté d’une charmante et dévouée secrétaire. Il est aussi cow-boy, justicier, et bien davantage. On fait même des films de ses aventures.

Dans cette parodie de roman noir, Richard Brautigan joue avec les mythes et les conventions du genre. La succession de scènes qui constituent cette histoire et les dialogues sont absolument extraordinaires. Son personnage de détective de bas étage, perdu dans ses rêveries et ses digressions est un imposteur, un anti-héros, un loser magnifique.

Après ça, je pourrais donner quelques dollars à ma propriétaire et lui dire que le fourgon blindé dans lequel on m’envoyait mon million de dollars s’était perdu dans un brouillard de cactus près de Phoenix, dans l’Arizona, mais qu’il ne fallait pas qu’elle s’inquiète : il était maintenant certain que le brouillard allait se lever d’un jour à l’autre et l’argent arriver.
Si elle me demandait ce que c’était un brouillard de cactus, je lui dirais que c’était le genre de brouillard le plus terrible parce qu’il était plein de piquants. Qu’une fois pris dedans, il était extrêmement risqué de se déplacer. Que le mieux c’était de rester sur place et d’attendre qu’il s’en aille.

L’écrivain de la contre-culture nous emmène dans un récit rocambolesque qui nous surprend et nous séduit. On déguste les dialogues, on savoure les scènes, on rit de cette audace, comme d’une bonne blague que nous aurait fait Brautigan, accoudé au comptoir, une bière à la main.

Note : 4.5 sur 5.

Un privé à Babylone
Richard Brautigan
Marc Chénetier (traduction)
Christian Bourgois, 2003, 244 pages.