David DIOP : un peuple avant tout, le Sénégal au coeur

David Diop David Diop

David Diop signe avec La porte du voyage sans retour un roman d’aventure sensible qui nous entraîne dans les terres du Sénégal pré-colonial à la rencontre d’un peuple et d’une culture. Une fiction moderne passionnante. Interview.

France, 1806. Michel Adanson, naturaliste français, est sur le point de mourir. Il se souvient par bribes du voyage qu’il a effectué une cinquantaine d’années plus tôt, au Sénégal, alors qu’il était un jeune naturaliste ambitieux.

Parce qu’il n’a jamais été très présent pour sa fille, il décide de lui léguer des carnets dans lesquels il raconte cette période de sa vie. « S’aimer, c’est aussi partager le souvenir d’une histoire commune », lui écrit-il pour la convaincre de les lire.

Sénégal, 1749. Michel Adanson a vingt-trois ans quand il arrive dans la concession du Sénégal. Il a pour mission de recenser la flore et la faune locales et pour ambition de rédiger un Orbe universal, son chef d’œuvre encyclopédique. Orgueilleux, il est prêt pour cette « chasse à la gloire » qui le tiendra toute sa vie.

« J’ai été fasciné par le regard original et surtout la méthode de ce jeune aspirant académicien français au mitan du XVIIIème siècle, nous confie David Diop. Michel Adanson a fait de son corps un outil de découverte de l’altérité puisqu’il a expérimenté les vertus des plantes qu’il venait découvrir. Conscient que des hommes et des femmes africains détenaient une science de la faune et de la flore locales, il a appris le wolof afin de converser avec eux le plus directement possible, sans besoin de truchement. »

Aux origines de l’esclavage

Le milieu du XVIIIème siècle, quand se déroule l’action du roman, est une période pré-coloniale. David Diop s’explique : « Aller aux origines de l’esclavage, ce n’est pas seulement pour moi me transposer par l’écriture dans une époque et un lieu lointains. Il s’agit surtout de comprendre les relations complexes qui lient les Européens aux autorités locales à ce moment-là de la traite. »

Les Français sont alors établis sur les côtes où ils pratiquent des activités commerciales. Quand Michel Adanson entend raconter le récit selon lequel une jeune femme noire du village de Sor serait revenue d’un lointain pays où elle aurait séjourné trois ans comme esclave, il envisage de partir à sa recherche, intrigué. Mais comment pénétrer les terres intérieures ? Les royaumes qui y sont établis sont libres et un Blanc ne peut s’y déplacer seul. Il s’entoure alors du fils d’un dignitaire wolof, Ndiak, son fidèle passeport, et quatre guerriers.

La langue est la clé qui m’a permis de comprendre que les Nègres ont cultivé d’autres richesses que celles que nous poursuivons juchés sur nos bateaux

La porte du voyage sans retour

L’expédition le transforme en ce qu’elle l’initie à l’amitié et à l’amour et parce qu’elle fait s’entremêler les grandes idées de son siècle, la science et la raison, et les croyances magiques. La pratique du moyäl – razzia entre les peuples – lui est révélée, comme la croyance en un esprit protecteur, le rab. Paradoxalement, Michel Adanson utilisera ensuite ses connaissances pour rédiger une notice destinée au Bureau des colonies sur les avantages du commerce des esclaves pour la concession du Sénégal à Gorée. Qu’il regrettera, trop tard.

Deux femmes modernes

La porte du voyage sans retour met en lumière deux personnages de femmes puissantes. Elles se « font écho pour mieux relier deux époques, la jeunesse de Michel Adanson et sa maturité, ainsi que deux géographies, la France et le Sénégal. »

Le personnage de Maram donne corps et âme au récit. « Maram est un personnage opprimé à deux titres : d’abord, elle est femme au XVIIIème siècle, ensuite elle est noire puis esclave. Pourtant, elle ne se soumet pas, bien au contraire, elle s’élève au-dessus de sa condition. Elle refuse d’être l’objet de la convoitise des hommes, qu’ils soient noirs ou blancs. » Dans un autre registre, Aglae, la fille de Michel Adanson est une femme libre pour son époque. Botaniste, on lui doit l’arboretum du château de Balaine. Esprit libre, elle s’affranchit en partie des conventions sociales de son temps en divorçant deux fois et en ayant un fils hors mariage.

Le talent de conteur de David Diop est conforté par ce roman. Son écriture flirte subtilement avec les entrelacs classiques du XVIIIème siècle tout en restant moderne. Le récit envoûtant oscille entre écrit structuré et oralité. La porte du voyage sans retour est un roman captivant et lumineux.

Note : 5 sur 5.

La porte du voyage sans retour
David Diop
Seuil, 2021, 256 pages.