William Melvin Kelley : le géant oublié de la littérature américaine

William Melvin Kelley, crédit photo William Anderson William Melvin Kelley, crédit photo William Anderson

Redécouvert par la journaliste Kathryn Schulz qui lui a consacré un article en janvier 2018 dans le New Yorker, l’écrivain américain William Melvin Kelley est aujourd’hui une référence pour de nombreux écrivains, tour à tour comparé à William Faulkner et James Baldwin. Toute son oeuvre est disponible aux éditions La Croisée.

William Melvin Kelley est né à New York en 1937 et a grandi dans le Bronx. Il étudie à Harvard, publie son premier roman Un autre tambour et se marie à l’âge de 24 ans. En 1964 sort son unique recueil de nouvelles, Danseurs sur le rivage et un autre roman, Jazz à l’âme. En 1966, il couvre le procès des assassins de Malcolm X pour le Saturday Evening Post. Ensuite, il part à Paris enseigner la littérature américaine à l’université et y écrit son roman Dem, en 1967. Après les assassinats de Martin Luther King et de Robert Fitzgerald Kennedy, il part en Jamaïque avec sa famille jusqu’à la fin des années 70, puis rentre aux États-Unis. En 1988, il écrit et produit Escavating Harlem in 2290, un film expérimental sur le quartier de Harlem. Il meurt en 2017 à New York.

Remarqué pour son style acerbe et sa lucidité, William Melvin Kelley évoque dans toute son oeuvre les problèmes sociaux de son époque : la ségrégation, le racisme et la lutte pour les droits civiques. Dans un texte publié dans le New York Times en mai 1962, il invente un nouveau concept politique, la notion de « woke » empruntée à l’argot afro-américain, qui signifie rester éveillé, repérer et comprendre les différentes formes d’injustice, de discrimination et d’inégalité. Ce terme a connu un regain de popularité à la mort de George Floyd, devenant un symbole du militantisme, le #staywoke, du mouvement Black Lives Matter.

Permettez-moi de déclarer aujourd’hui que je ne suis ni un sociologue, ni un homme politique, ni un porte-parole. À eux de tenter d’apporter des réponses. Un écrivain, selon moi, devrait poser des questions. Son rôle est de décrire des hommes, pas des symboles ni des idées déguisés en hommes.
Je suis Noir américain. J’espère être un écrivain, mais peut-être n’est-ce pas à moi d’en juger.

William Melvin Kelley, Préface à Danseurs sur le rivage

Après avoir publié les deux romans Un autre tambour (2019) et Jazz à l’âme (2020), les éditions La Croisée ont sorti en septembre deux nouveaux livres de William Melvin Kelley : son roman Dem (1967) et son recueil de nouvelles Danseurs sur le rivage (1964).

Danseurs sur le rivage

Danseurs sur le rivage de William Melvin K

Unique recueil de nouvelles de William Melvin Kelley, Danseurs sur le rivage dresse le portrait de familles noires américaines, dans les années 60. Certaines familles et personnages se retrouvent dans plusieurs nouvelles, particularité qui permet à l’auteur de tisser des liens entre les récits et de proposer une véritable fresque sociale et familiale, sous différents points de vue, à différents âges de la vie. D’une étonnante modernité, ce recueil explore les thématiques chères à l’auteur, comme le racisme, le poids des conventions sociales, les préjugés entre communautés, les rapports entre les hommes et les femmes. La lecture de ces nouvelles présente une bonne introduction à l’univers romanesque de cet écrivain.

Note : 2.5 sur 5.

Danseurs sur le rivage
Wiliam Melvin Kelley
Michelle Herpe-Voslinsky (traduction)
Editions La Croisée, 2021, 240 pages.

Dem

Mitchell Pierce a les apparences d’un homme qui a réussi, selon les critères de la société des années soixante. Il est un cadre respecté d’une agence de publicité new-yorkaise, est marié et a un enfant. La vie semble avoir réussi à ce trentenaire. Mais rapidement, le rêve se transforme en cauchemar. Il découvre que son collègue, qui ne supporte plus cette vie « métro-boulot-dodo » a assassiné sa famille; que son mariage se délite doucement mais sûrement jusqu’à ce que sa femme donne naissance à des jumeaux : un Blanc et un Noir. Même si l’histoire est taillée à la hache, ce portrait satirique d’un Blanc par un Afro-américain est intéressant en ce qu’il montre toute l’hypocrisie dont est capable de faire preuve un homme pour sauvegarder les apparences. William Melvin Kelley décrit avec une ironie mordante la peur infondée qu’a Mitchell des Noirs. Pour Pierre-Yves Pétillon, « Dem est une fable à l’intention de la bourgeoisie noire qui rêve de vivre comme les Blancs. Laissez-moi vous montrer, dit Kelley, comment ces gens (dem folks) vivent.« 

Note : 2.5 sur 5.

Dem
William Melvin Kelley
Michelle Herpe-Voslinsky (traduction)
Editions La Croisée, 2021, 240 pages.