L’Amérique d’Alain Mabanckou

Alain Mabanckou, Foire du livre de Franckfort, 2017, Crédit photo : Heike Huslage-Koch Alain Mabanckou, Foire du livre de Francfort, 2017, Crédit photo : Heike Huslage-Koch

Le poète et romancier Alain Mabanckou sera à Lire en Poche les 9 et 10 octobre pour présenter Rumeurs d’Amérique. Dans ce journal, l’écrivain-monde, sapeur reconnu, raconte son Amérique, celle où il vit depuis quinze ans. Mais aussi, l’Afrique, la francophonie, James Baldwin, le racisme. Vagabondage humaniste.

Après avoir vécu quelques années à Ann Arbor dans le Michigan où il enseignait la littérature, Alain Mabanckou a déménagé à Los Angeles. S’il reconnaît avoir été attiré par le climat, c’est en fait l’esprit californien qui lui convient mieux. Rumeurs d’Amérique parcourt Los Angeles. De Biddy Mason Memorial Park à Little Ethiopia, avec un arrêt à the last Bookstore, l’écrivain évoque le supermarché bio et la salle de sport, l’élection de Donald Trump (dans un chapitre intitulé Les Américains se sont trompés), le rap et Mohamed Ali. Il est question de société multiraciale, de littérature, de francophonie, de politique et d’humanisme. Abrégé.

Cosmopolitisme. Lorsqu’il arrive dans cette ville tentaculaire qu’est Los Angeles, Alain Mabanckou emménage d’abord à Santa Monica, une ville de la côte calme et rangée, une ville riche très majoritairement peuplée de Blancs aisés, qui préfèrent tenir les pauvres à l’écart. Fondée par des Amérindiens, colonisée par les Espagnols, elle tiendrait son nom de Monique d’Hippone, une Berbère. « Santa Monica est une petite Afrique sans Noirs » écrit Alain Mabanckou. Le professeur de littérature et romancier reconnu se sent devenir un « alibi », un « argument gagnant à balancer à la figure de ceux qui reprocheraient à Santa Monica de n’être pas une ville racialement diversifiée. » La vraie barrière est économique. Celui qui dénonce régulièrement le communautarisme et le racisme s’explique : « Nous nous trompons en allant vers la lutte des races. » (France Inter)

Peu à peu j’appris à comprendre l’univers de Tayrin. Elle m’avait fait rencontrer ses parents, et je crois que les choses ne s’étaient pas trop mal passées, bien que le père voie d’un mauvais œil les Africains et n’ait pas caché ses sentiments. Feignant de plaisanter au moment où Tayrin me présentait, il avait dit :

– Non seulement ils nous ont vendus, mais en plus ils veulent épouser nos filles.

Rumeurs d’Amérique

James Baldwin. Punaisée au-dessus de son bureau, il y avait, quand il habitait dans le Michigan, une photo de James Baldwin. À cette figure tutélaire, il a consacré un essai, Lettres à Jimmy. « Baldwin a modifié la conception que j’avais jusqu’alors de la création. Car en m’inscrivant dans son sillage j’ai su que le désespoir, l’agonie intérieure habitent toutes les races. L’écrivain doit inventer un univers où l’homme n’a que l’amour du prochain pour unique salut. » Écrivain emblématique du mouvement afro-américain, James Baldwin refuse de faire de la littérature noire. Il est d’ailleurs le premier écrivain noir à avoir écrit un roman avec des personnages uniquement blancs.

La trilogie des contes africains. Alain Mabanckou a connu un succès littéraire avec Verre Cassé, premier roman de la trilogie des contes africains. Verre cassé qui fréquente le bar Le Crédit a Voyagé se voit remettre un cahier par son patron afin de recueillir les histoires de ses habitués hauts en couleur. L’écriture est une longue narration sans point, juste des virgules en rappel à l’oralité. Mémoires de porc-épic, second volet de la trilogie, est le long monologue d’un porc-épic de quarante-deux ans contraint de satisfaire les dérives et fantasmes de son double humain, qui reprend les codes de la fable. Petit piment, orphelin « qui symbolise la jeunesse africaine qui cherche à tout prix à exister » conclue la trilogie. Humour et dérision se mêlent.

L’Afrique. Alain Mabanckou est né à Pointe-noire en République du Congo. Comme beaucoup, il est choqué par le discours de Dakar de Sarkozy, en 2007, où ce dernier déclare que l’homme noir n’est pas entré dans l’histoire. En 2011, il publie Les cigognes sont immortelles où il présente une tranche de l’histoire de l’Afrique, la décolonisation. « Depuis que j’ai commencé à écrire, je ressens de plus en plus le besoin de dire ce qu’est mon continent et de montrer pourquoi ce continent est à la dérive. »

Francophonie. En 2018, il refuse de participer à un groupe de réflexion sur la francophonie et s’en explique dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron. « Ma conception de la francophonie va au-delà de la sphère géographique et exclut le critère de la colonisation pour décréter sa validité dès lors que la langue française est utilisée comme mode principal d’expression. »

Rassurez-vous, la langue française est incessible, elle se passe de ces querelles nourries par la haine de l’Amérique et ce qu’elle véhiculerait comme culture hégémonique. La langue française ne sera jamais bradée pendant un Black Friday

La vie d’un sapeur. Comprenez, un fervent de la SAPE, Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes. Il a fait le récit, avec humour, de la vie d’un sapeur parisien qui découvre sa vocation d’écrivain dans Black Bazar. Dans Rumeurs d’Amérique, Alain Mabanckou raconte son goût pour la Sape et donne même le nom de son tailleur ! La Sape « dépasse le cadre d’une extravagance gratuite pour s’affirmer comme une esthétique corporelle, une vision du monde et la revendication sociale d’une jeunesse africaine en quête de repère ».