Auður Ava Olafsdóttir : la langue comme « matrie »

Audur Ava Olafsdottir, novembre 2021, Bordeaux, (c) Florence Bobillon

Entrée sur la scène littéraire française en 2010 avec Rosa candida, l’auteure Auður Ava Olafsdóttir construit une oeuvre imprégnée de poésie et de musicalité. Une voix héritière d’une longue tradition orale, celle de la langue islandaise.

Parler littérature et poésie avec Auður Ava Olafsdóttir signifie se plonger dans la culture islandaise, une culture dont la langue, parlée par 360 000 habitants, constitue le fondement. L’histoire de l’Islande et son caractère insulaire ont renforcé le rapport des Islandais à leur langue. Autrefois, l’Islande était un pays pauvre, mais tout le monde savait lire. « La littérature était notre peinture, nos cathédrales, notre architecture, notre musique« , explique–t-elle. « Lorsque nous avons perdu notre indépendance au 13ème siècle, la langue constituait notre identité propre. C’était pour préserver cette identité que nous pratiquions l’écriture, le récit à l’oral et que nous retenions par cœur les sagas, mot à mot. »

La patrie de l’écrivain islandais n’est pas l’Islande, mais la langue islandaise. La langue est sa patrie, une patrie que j’appelle alors « matrie ».

Auður Ava Olafsdóttir, novembre 2021

Une langue poétique

Un patrimoine si riche qu’il existe, à titre d’exemple, 200 à 300 mots pour décrire les nuances de bleu, et 200 termes pour évoquer la neige. La finesse de cette langue permet de comprendre l’importance qu’occupe la poésie en Islande, comme nous le confirme l’auteure qui, depuis qu’elle est étudiante, lit des poèmes dès son réveil. « Peu importe ce qu’on va faire dans la journée ou le métier que l’on exerce. Lire de la poésie ouvre une voie poétique qui aide à penser autrement et à résoudre les problèmes, à y voir plus clair. »

La poésie est très populaire en Islande et beaucoup d’écrivains de la jeune génération publient des recueils qui rencontrent un très grand succès auprès des lecteurs de tout âge. ll n’est pas rare qu’un recueil de poésie devienne un best seller en Islande. « D’ailleurs, un écrivain qui n’a pas publié de poésie n’est pas pris au sérieux : pour être considéré comme un écrivain en Islande, il faut avant tout être un poète. » 

La littérature au féminin

Les voix féminines islandaises, à l’instar de Hekla dans Miss Islande, ont mis du temps à s’imposer en littérature comme en poésie. Dans les années 60, époque où se déroule ce roman, les femmes ne pouvaient être écrivains. Tout au plus pouvaient-elles être les muses de poètes ou d’écrivains, mais « l’écriture était une affaire d’homme » et le mot poète masculin, comme elle l’écrit dans son roman, lauréat du Prix Médicis étranger en 2019.

Auður Ava Olafsdóttir a commencé à écrire passé trente ans. Romans, pièces de théâtre et poésie. Elle décrit l’écriture poétique comme une « combinaison d’images et de musique, la musique de la langue et des mots ». Entre les mots, elle met de l’espace, « pour que le lecteur puisse y mettre sa vision du monde, son vécu, son expérience et sa sensibilité. » Elle considère d’ailleurs ses recueils de poésie et ses romans comme « une collaboration entre un écrivain et un lecteur », comme un tableau qui n’existe que par le regard de celui qui le contemple. Une démarche artistique assez cohérente pour celle qui, avant de devenir écrivain, a étudié et enseigné l’histoire de l’art, avant de diriger le Musée national d’Islande, à Reykjavik, où elle vit. 

Écrire, c’est organiser le chaos et lui donner un sens.

Auður Ava Olafsdóttir, novembre 2021

Si des auteurs considèrent l’acte d’écrire comme une tentative de sauver le monde, Auður Ava Olafsdóttir pense que l’écrivain peut tenter, au mieux, de mettre un peu d’ordre dans le chaos qui le constitue. « Un écrivain est en quelque sorte une femme de ménage », conclue-t-elle avec humour. 

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