Les mille vies de Kim Thùy

Kim Thùy, (c) Marco Campanozzi /La Presse

Kim Thùy était à Bordeaux fin novembre dans le cadre du festival Lettres du Monde. L’occasion idoine pour découvrir ses superbes romans, rencontrer une auteure généreuse et découvrir une femme résolument optimiste.

De son départ du Vietnam sur un boat people à l’âge de dix ans à son arrivée au Québec, Kim Thùy en garde un souvenir mémorable. L’enfant fragile, allergique aux œufs et au poisson, et très sensible au froid, a été confrontée à une réalité implacable : « J’avais deux choix. Soit je mourais, soit je survivais. La traversée en bateau [du Vietnam vers la Malaisie, NDLR], m’a forgée. On était 218 sur un bateau de dix mètres. Vu la promiscuité, on peut dire que j’ai acquis le système immunitaire de tout le monde ! Puis, dans le camp de réfugiés, il faut une force mentale. Quand on est réfugié, on a laissé son passé derrière soi, on n’a plus de présent et on n’a pas de futur. Il faut être très fort psychologiquement. On devient comme des arbres en hiver, sans feuilles et sans fruits. Si on permet à ces arbres de repousser, ils vont donner quelque chose, car ils ont survécu.»

De cet événement fondateur, Kim Thùy garde une force de vie communicative. Comme ses personnages, elle a ce pouvoir rare de s’enraciner partout. Au fond, l’exil, elle ne le connaît pas vraiment. Le Vietnam est dans son sang et le Canada qui l’a adoptée dans la peau ; les deux cohabitent dans son cœur. « Je n’attends pas qu’on m’adopte. J’adopte ! » Car, même si elle dit connaître imparfaitement à peu près tout, le français, le Vietnam, le Canada, la cuisine, elle les aime inconditionnellement.

Le français, elle le découvre vraiment en lisant L’amant de Marguerite Duras qu’un de ses cousins a acheté quinze dollars, une petite fortune alors pour la famille qui venait d’arriver au Canada. Elle l’apprend par cœur pour comprendre le rythme de la langue française au point de parler avec le phrasé de Duras ! Et elle en fait des dictées aussi, pour apprendre la structure de la langue. « Je pouvais voir le Vietnam autrement que comme un pays en guerre. Il était romancé, romantique, amoureux. »

Une écriture intuitive

Ses quatre romans, Ru, Vi, Man et Em sont courts, composés de brefs chapitres à l’écriture précise. Les textes finaux sont le fruit d’un travail d’édition, les originaux de Kim Thùy étant un long récit, sans pause, comme écrit dans un souffle. La fragmentation des textes intervient plus tard, lors de la relecture.

Dans Em, Kim Thùy invente l’histoire de deux enfants métis, un garçon et une fille, abandonnés vivants dans un carton, en pleine rue pendant la guerre du Vietnam, et se donnant la main. Ce geste a réellement existé, il a été immortalisé par une photographie. Lorsque l’auteure la retrouve, elle apprend que des retrouvailles ont été organisées entre le photographe et la petite fille. Mais qu’est-il advenu du garçon ? Kim Thùy en invente l’histoire. « J’ai voulu écrire une histoire pour ce garçon, pour rendre hommage à son geste d’amour. »

L’amour et la solidarité

Em est utilisé en vietnamien pour désigner le petit frère ou la petite sœur. C’est un mot doux censé protéger le plus jeune. « Je voulais surtout imposer le verbe aimer à l’impératif. » Dans les périodes troublées, le bien et le mal s’entremêlent au point de provoquer une confusion des sentiments. L’opération Babylift de l’armée américaine qui voulait évacuer du Vietnam les enfants métis pour qu’ils ne soient pas la cible de l’ennemi n’est-elle qu’une opération visant à se donner bonne conscience, alors que des centaines d’enfants ont été sauvés ? Et que penser du geste de ce pilote d’hélicoptère qui décide de sauver un enfant lors du massacre du village de My Lai ? A-t-il commis une faute professionnelle en contrevenant au règlement de l’armée ou est-il un sauveur ? Les parents adoptifs d’une petite fille vietnamienne ont-il bien fait de lui blondir les cheveux, pensant ainsi la protéger du racisme dans une petite ville américaine ? Kim Thùy interroge la justesse des points de vue.

« En temps de guerre, on n’a pas le choix de s’entraider au sein de la famille. On ne peut pas survivre seul. » Ce sont ces enfants nourris par des mères de fortune dont elle fait le récit dans Em. Ce sont les femmes de Man. La famille dans Ru. La solidarité est au cœur de l’œuvre de Kim Thùy.

La cuisine vietnamienne

Si Kim Thùy a été avocate, son éloquence en témoigne, elle a aussi été cuisinière. Elle a tenu un petit restaurant vietnamien où elle cuisinait un plat unique chaque jour. La cuisine vietnamienne fait partie de sa vie comme de son œuvre. Et chaque roman a son plat. Un effiloché de porc, un Pho, un gâteau de banane… Des plats métissés, goûteux, sensuels qui contribuent à porter l’histoire et le souvenir du pays.

Habitant le monde avec joie et gourmandise, Kim Thùy est une auteure résolument optimiste. La guerre, si elle porte son lot d’horreurs, n’en apporte que plus de force vitale aux survivants. Et elle en est la preuve. Kim Thùy est une femme puissante.