Au printemps des monstres: du réel à la fiction

Philippe Jaenada, Photo Pascal Ito (c) Flammarion

Dans un livre qui a nécessité 4 ans de recherches, Philippe Jaenada revient sur l’affaire du petit Luc Taron retrouvé mort dans une forêt en 1964. Une enquête virtuose.

Tout commence en septembre 2017, lorsque Philippe Jaenada enregistre une émission radio avec Henri Leclerc venu parler de la publication de ses mémoires. Durant l’émission, ce dernier revient sur le procès retentissant du meurtrier présumé de Luc Taron, Lucien Léger, dont il était l’un des avocats. Lorsque Jaenada souhaite discuter davantage de l’affaire avec lui, hors antenne, celui-ci refuse catégoriquement. Il n’en fallait pas plus pour susciter la curiosité de l’écrivain qui commence alors à fouiller dans les archives de cette histoire sordide, intrigué par les zones d’ombres et les faits troublants qui la constituent.

Le 26 mai 1964, Luc Taron, 11 ans, est retrouvé mort dans la forêt de Verrières, à une dizaine de kilomètres de Paris. Peu de temps après, la police, les médias et les parents du garçon reçoivent de mystérieux messages signés « l’Étrangleur », qui revendique le crime. Pendant 40 jours, ces courriers vont terroriser la population française de l’époque, jusqu’à ce mois de juillet 1964 où, après une nuit de garde à vue, l’Étrangleur est démasqué. Lucien Léger avoue le crime.

Pour la première fois, la télévision filme une arrestation en direct. Les médias, qui avaient contribué jusqu’alors à la notoriété de L’Étrangleur en publiant ses messages, s’avèrent cette fois moins favorables à Lucien Léger : il manque de se faire lyncher par la foule descendue dans la rue pour l’accueillir au Tribunal de Versailles. Son procès a lieu deux ans plus tard. Celui qui avait avoué le crime revient sur ses aveux, invente des histoires rocambolesques, s’embrouille. Personne ne le croit. Il est condamné à la prison à perpétuité et n’en sortira qu’en 2005, après 41 ans passés sous les verrous.

Pour les besoins de l’enquête et pour constituer son matériau romanesque, Philippe Jaenada a consulté des linéaires de documents d’archives et parcouru les différents lieux liés à cette histoire : chambres d’hôtel, villages, cimetières, lieu du crime. « Je reviens sur les lieux pour matérialiser le passage du temps : retrouver les personnes qui ont disparu, celles qui sont restées, celles qui se sont transformées, les fantômes… »

Il y a cinquante-cinq ans pile, je venais de passer mon premier jour sur terre, j'étais né la veille - à quelques kilomètres, à Saint-Germain-en-Laye, près d'une autre forêt, le 25 mai 1964. J'allume une cigarette, j'ai conscience que je ne peux pas me plaindre. Car à l'endroit où je me trouve exactement, il y a cinquante-cinq ans, à cette heure-là (on devine l'aube, on la sent plus qu'on ne la constate, j'ai l'impression de mieux voir les contours de l'arbre le plus proche, mais je n'en suis pas sûr), se trouvait, au pied de ce chêne contre lequel je suis assis et juste devant les miens, le cadavre encore tiède d'un garçon de onze ans, livide et mou, vêtu d'un short de Tergal beige avec de très petits carreaux, d'un polo en tissu éponge bleu avec une étiquette "Aux Trois Éléphants", et de chaussettes rouges. Il portait des chaussures à semelles orthopédiques, pointure 37, de la marque Cyrano. Il avait de la terre, de l'humus et des feuilles dans la bouche et dans le nez. Juste là devant moi.  

Enquêter sur ce fait divers permet à Philippe Jaenada de porter un regard sur la société, les médias et la justice de l’époque. Une société bien moins insouciante et heureuse qu’il n’y paraît, annonçant notre époque. Heureusement, il en profite également pour glisser des éléments de sa vie personnelle, offrant des parenthèses de légèreté et d’humour à ses lecteurs, heureux de s’extraire quelques instants de cette sordide affaire.

À mesure que son enquête avance et qu’il s’imprègne de cette histoire, avec son lot d’incohérences, de fausses pistes et de témoignages négligés, Jaenada est de plus en plus convaincu que Lucien Léger n’est pas le véritable coupable. Pire, plus il creuse, plus il fouille, plus les masques tombent : tous les personnages qui ont un lien de près ou de loin avec cette affaire se révèlent être de véritables monstres.

« Ce qui m’intéresse, c’est l’apparence. J’aime aller voir de l’autre côté. Tous les personnages de cette affaire, importants ou non, sont tout l’inverse de ce qu’ils ont l’air d’être en société. Tous sont des monstres. Derrière tous ces masques se cachent des personnages abominables qui enlèvent toute foi en la nature humaine. »

Philippe Jaenada

Tous, sauf une personne : Solange, la femme de Lucien Léger, qui figure sur la couverture du livre. « Le but de mon livre est d’aller vers cette lumière, explique Philippe Jaenada. Dans ce marécage boueux et nauséabond, il y a une petite femme, Solange, qui éclaire toute cela. »

Même si Au printemps des monstres souffre de quelques longueurs (quatre ans d’enquête, vous pensez !), Philippe Jaenada réussit à nouveau son pari, après La petite femelle (le procès de Pauline Dubuisson) et La serpe (le triple meurtre d’Escoire) : franchir la passerelle séparant la réalité de la fiction et faire d’un fait divers un objet littéraire.

Note : 4 sur 5.

Au printemps des monstres
Philippe Jaenada
Éditions Mialet Barrault, 2021, 748 pages.