L’art de la fugue (L’amour la mer)

Pascal Quignard , 2021 (c)Francesca Mantovani®Editions Gallimard

Dans un 17ème siècle en proie aux guerres et aux épidémies, Pascal Quignard entremêle les voix de plusieurs musiciens. Un hommage à la création artistique et à l’amour, une méditation sur la vie.

On entre dans un roman de Pascal Quignard comme on entre en religion. Avec recueillement, tel un musicien qui fait silence avant de s’élancer et jouer de son instrument. Commencer la lecture d’un livre de cet écrivain signifie se laisser porter par le flux et le reflux de son écriture. Car L’amour la mer n’est pas un récit linéaire, mais un récit composé de fragments où se succèdent et se mêlent les scènes, les époques, les lieux et les personnages. Une polyphonie complexe, mais jamais dissonante.

Dans les années 1650, Thullyn, joueuse de viole venue du nord et Hatten, luthiste et copiste, s’aiment et parcourent une Europe à feu et à sang pour enseigner et exercer leur art. Les guerres et les épidémies font rage, les gens meurent de faim. Et là, dans ce contexte de troubles et d’extrême violence où s’exprime toute la laideur du monde, « l’art s’élève à son plus haut niveau ». La création artistique se révèle extrêmement florissante, comme en cette année 1652 où l’organiste et claveciniste allemand Froberger compose la première suite française, la première du monde baroque dont la musique accompagne tout le roman.

En plus de rendre hommage à la musique, L’amour la mer célèbre la peinture des maîtres flamands. Des scènes d’extérieur comme cette vue du port d’Anvers où l’on croit reconnaître un personnage ou celle, plus intime, montrant une femme qui brode et médite dans l’ombre, tandis qu’au premier plan se déroule une partie de cartes, ou encore le portrait de cette femme qui se tient au bord d’une fenêtre, pensive, une lettre dans les mains.

En vérité elles ont quitté le lieu raffiné qui les entoure, l’épinette, le tapis de table, le miroir, les tableaux qui sont exposés sur le mur. Elles sont entrées dans la densité du désir où elles rêvent.
Maintenant, c’est d’un homme qu’elles rêvent.
Que ces jeunes femmes sont belles auprès de la fenêtre fermée sur le bruit de la ruelle et la rumeur du monde.

On retrouve dans ce roman les thèmes chers à l’auteur : la séparation originelle, la différence sexuelle qui crée le manque et mène au désir, la sexualité, le langage, à commencer par celui des corps qui s’abandonnent. Mais L’amour et la mer, si lumineux qu’il soit, est également inquiet et sombre, à l’image de l’époque qui lui sert de décor et qui, pour l’auteur, fait écho à la période d’anomie que nous traversons. C’est un Pascal Quignard vieillissant, endeuillé par le départ de son petit frère avec lequel il aimait tant faire de la musique, qui suit le cours du temps et raconte le vieillissement inexorable, évoquant la mort qui veille dans l’ombre, survient et sépare du vivant.

Aux derniers jours, aux derniers âges, la vie qui a été vécue se découvre à la façon des détritus sur une plage quand l’océan s’en va. On marche dans des trésors dépareillés mais où tout étincelle. Plus la marée est grande, plus la mort est proche, plus l’estran est sublime.

Dans un mouvement polyphonique où règnent l’harmonie et la beauté, l’auteur fait vibrer à l’unisson musique, vie et mort. Toutes trois s’unissent au bord de l’océan, en cet estran qui symbolise le flux et le reflux de nos existences, la vie qui se retire, la séparation ultime, l’éternel recommencement.

Note : 4.5 sur 5.

L’amour la mer
Pascal Quignard
Gallimard, 2021, 400 pages.