Le combat d’une tribu amérindienne par LOUISE ERDRICH

Louise Erdrich (c) Jean-Luc Bertini

Dans Celui qui veille l’écrivaine Louise Erdrich fait le récit romancé du combat de son grand-père contre la résolution 108 dite de « termination » visant à fermer les réserves de cinq tribus amérindiennes. Une histoire plurielle hautement humaine, un récit bouleversant : assurément, un grand roman, l’un des meilleurs de l’auteure.

1953, Dakota du Nord. Thomas Wazhashk apprend qu’un sénateur mormon, un certain Arthur V. Watkins a déposé une résolution à la Chambre des représentants stipulant que cinq réserves devaient être libérées de tout contrôle fédéral. Bien que la réserve de Turtle Mountain, où il vit, soit directement concernée, peu d’autochtones semblent informés. Il faut dire que les termes semblent gratifiants – il y est fait mention d’émancipation et d’opportunité – et que les habitants sont plus préoccupés par leur vie quotidienne difficile, proche de la survie. Thomas, veilleur de nuit dans l’usine d’horlogerie de la réserve et président du conseil tribal, comprend rapidement que le seul mot qui compte dans ce texte, c’est le mot « termination », que l’on peut traduire par suppression. Alors, inlassablement, il va informer, collecter les témoignages et mobiliser les habitants pour lutter contre ce projet qui vise en fait à supprimer les aides de l’état fédéral octroyées à son peuple et à vendre ses terres. « Personne ne réalisait ce qui était en train de se passer, parce que la langue dans laquelle on l’avait formulé était brillante, pleine de faux-fuyants orwelliens et cauchemardesques », raconte Louise Erdrich.

Thomas est le personnage central du roman. C’est un homme intelligent et tourmenté qui passe ses nuits à écrire pour chercher des soutiens dans ce combat. Il est celui qui veille. D’une certaine manière, sa nièce, Patrice, dite Pixie, veille aussi : c’est elle qui reste éveillée à attendre le retour de son père alcoolique et violent pour pouvoir alerter sa mère et son frère. Mais elle mène aussi son propre combat : à dix-neuf ans, la jeune fille, poursuivie par deux prétendants qui ne l’intéressent pas, ne pense qu’à retrouver sa sœur, Véra, partie à Minneapolis et dont sa famille est sans nouvelles depuis plusieurs mois.

Louise Erdrich aborde ainsi le drame de ces femmes autochtones disparues et assassinées. « C’est un sujet essentiel pour moi. Je le prends très à cœur, parce que je sais que les statistiques, déjà effroyables, sont bien en-deçà de la réalité de la violence subie par les femmes autochtones, vu toutes les plaintes qui ne sont jamais déposées. […] Je tenais à aborder le fait qu’historiquement, c’est arrivé en partie à cause de cette politique de réinstallation, qui a fait venir beaucoup de femmes autochtones en ville.»

L’épisode où Patrice cherche Véra dans Minneapolis est édifiant. Louise Erdrich crée habilement un climat angoissant, en recourant à des images effrayantes : une chambre déserte dans une maison délabrée et crasseuse, des colliers reliés à des chaines attachées aux murs, des matelas tachés et puants. Les visions inquiétantes de Thomas et de Patrice ajoutent à l’angoisse. C’est grâce à sa force de caractère que la jeune femme échappera au pire.

Les autres personnages sont eux aussi passionnants, forts et intelligents : Rose, Zhaanat, Wood Mountain et Barnes. Ils se connaissent, sont liés, se croisent et tracent leur propre chemin. Celui qui veille est une histoire plurielle magnifiquement composée. Si parfois le roman frôle la comédie romantique, c’est pour mieux replonger quelques pages plus loin dans une réalité plus angoissante. Le réalisme moderne laisse sa place à la spiritualité amérindienne et à la langue objiwé. L’ensemble donne à ce roman un rythme qui lui est propre, ni rapide ni lent, mais constant et déterminé.

Inspirée par son grand-père qui a lutté contre la résolution 108 alors qu’il était président du conseil tribal, et qui lui a laissé une abondante correspondance sur laquelle elle s’est appuyée, Louise Erdrich fait, avec Celui qui veille, le récit d’une aventure humaine unique peuplée de personnages inoubliables. Récompensé par le prix Pulitzer de la fiction 2021, il est la preuve du talent de Louise Erdrich, qui, pour citer l’écrivain Colum McCann, « illumine la littérature américaine depuis quatre décennies. »

Note : 5 sur 5.

Celui qui veille
Louise Erdrich
Sarah Gurcel (traduction)
Albin Michel, 2022, 543 pages.