Hervé, lecteur facétieux et inspiré

Hervé, lecteur

Quel est notre rapport à la lecture et aux livres ? Suite de notre série de portraits de lecteurs avec Hervé, auteur, compositeur, joueur de foot et amateur d’histoire, admirateur de Léo Ferré et de Gérard Manset.

« Je lis très peu mais je rêve d’avoir une grande bibliothèque. » Hervé est un homme qui se plaît dans la contradiction. Avocat le jour, musicien la nuit avec le groupe pop rock qu’il a fondé, Lokomotiv Sofia, c’est dans ces univers opposés qu’il évolue depuis toujours – ou presque. Amoureux de la langue française sous toutes ses formes, de la plus stricte lorsqu’il plaide à la plus poétique lorsqu’il la chante, il se délecte des mots et des sentiments qu’ils expriment. Jusque dans l’écriture.

De chansons évidemment, mais aussi, plus récemment, d’un livre. « J’écris un livre sur le geste de Zidane lors d’un match amical de l’équipe de France contre le Danemark en 2001. Au-delà de l’étude philosophique sur ce geste, je parle du joueur. » Fan de foot, il a sur sa table de chevet Né pour jouer d’Alain Giresse et quelques vieux magazines de foot récupérés dans des vide-greniers ou glanés sur quelques marchés aux puces. Si l’enfant qu’il était se laissait emporter par l’ivresse des matchs, l’adulte d’aujourd’hui cherche plutôt à comprendre comment le foot a été standardisé.

Les romans ? « J’ai lu ceux qu’on m’a obligé à lire à l’école. Je n’aime pas les histoires inventées. Je recherche le réel à travers la lecture. » Sa lecture de Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier demeure, malgré le temps passé, un souvenir effroyable. « Je ne comprenais rien. »

Il faut insister pour qu’Hervé sorte de sa posture facétieuse. « Vous voulez vraiment que je trouve un roman… (il semble gêné, il hésite, puis son regard scintille, amusé) Moi et Lui d’Alberto Moravia ! » C’est donc cela… Un roman de près de cinq cents pages où un homme dialogue et se dispute crûment avec son sexe.

« – Vous semblez à la fois amusé et gêné ?
– Ce n’est pas ce que l’on attend quand on parle de littérature, non ?
– Pourquoi dites-vous cela ? On n’est pas obligé de coller à une vision scolaire de la littérature… La posture anticonformiste que vous adoptez est amusante. Mais ce n’est pas vraiment vous. Je vous connais assez pour pouvoir le dire.
– (un peu déçu) Je lis des livres. Des livres historiques. Des témoignages, des biographies. Des livres faciles d’accès. Croyez-le ou non, mais c’est une source de moquerie dans mon entourage.
– Vraiment ? Parce que ce n’est pas de la fiction ? Pourquoi lisez-vous ces livres ?
– Les livres d’histoire montrent ce qu’est notre humanité dans des situations extrêmes, comment des hommes se comportent quand ils sont pris dans des événements exceptionnels. Il y est question de courage et de bravoure. Vous connaissez En auto mitrailleuse à travers les batailles de mai 1940 de Guy de Chézal ? Une histoire simple et héroïque de Français qui racontent leur vie pendant la Seconde Guerre mondiale. »

Derrière la posture d’Hervé, il y a une réalité. Le roman, la littérature sont difficiles d’accès. « Je n’arrive pas toujours à me concentrer. Très vite mon esprit vagabonde. La parole me captive mieux et plus vite. Je m’intéresse à la philosophie. Je n’ai jamais découvert une pensée avec un livre mais par l’audio. La radio et le podcast sont importants. » Hervé n’a pas le goût de la fiction. Ce qui ne l’empêche pas de consacrer une grande partie de ses journées à l’écriture. Et ses modèles en la matière sont des poids lourds. Léo Ferré, qu’il découvre grâce à une émission (re)trouvée sur internet, « Porte d’embarquement » de Jean-Pierre Chabrol. « Je découvre l’incroyable personnalité de ce chanteur dont j’ignorais pratiquement tout de la musique à part quelques standards que je trouvais vraiment démodés… Et je découvre un homme sans concession, qui exprime une pensée libre, toujours non conformiste, souvent choquante. Son écriture est du même ordre : elle bouscule, elle dérange, elle peut déplaire. Et derrière autant d’intransigeance et de radicalisme se cache une immense sensibilité. Léo Ferré nous secoue pour nous rendre vivants. » Les mots résonnent longtemps et loin. Le grand Léo comme modèle pour cet homme qui s’engage régulièrement et complètement dans des causes écologiques et sociales. La sensibilité de l’un comme un écho à celle de l’autre, palpable mais toute en retenue.

L’autre modèle d’Hervé, c’est Gérard Manset dont l’écriture peut être terriblement mélancolique. « Manset nous bouscule aussi mais davantage par les sentiments que les mots. La tristesse, le désespoir sont des sentiments qui ne lui font pas peur et qu’il n’hésite pas à retranscrire dans ses chansons. Il vous fait aimer la tristesse. »

Il aura fallu insister pour percer à jour Hervé, s’y reprendre à plusieurs fois, creuser derrière la facétie pour révéler une sensibilité mélancolique, un homme à fleur de peau. Nos lectures disent beaucoup de nous.