Joan Didion, icône des lettres américaines

Joan Didion (c) Tradlands CC BY 2.0

Pour tout vous dire publié chez Grasset rassemble plusieurs textes de la romancière, essayiste et journaliste Joan Didion, écrits entre 1968 et 2000. Ce recueil est l’occasion de découvrir l’écrivaine derrière l’icône, décédée à New York il y a un peu plus d’un mois à l’âge de 87 ans.

Joan Didion a connu la consécration en France avec un essai, L’année de la pensée magique, paru en 2007. Pour affronter deux drames qui l’assaillent, la mort de son mari, l’écrivain et scénariste John Gregory Dunne, et l’hospitalisation prolongée suivie du décès de leur fille adoptive, Quintana, et éviter les dérives de la pensée, Joan Didion se lance dans une série de recherches qui l’aident à comprendre la période douloureuse qu’elle traverse. « Savoir, c’était contrôler », écrit-elle. L’écriture qui fait partie de ce qu’elle peut contrôler constitue aussi un refuge. Il résultera de cette période heurtée cet essai, L’année de la pensée magique, où elle raconte le deuil avec sobriété et dissèque sa rédemption par la littérature.

L’écriture, facette de la littérature, l’anime dès l’enfance, comme une idée fixe encouragée par sa mère. De Sacramento, en Californie, où elle est née en 1934 dans une famille très aisée, à ses années d’études à Berkeley, jusqu’à son entrée au magazine Vogue, ce désir d’écrire ne la lâchera pas.

Ses essais sur la vie californienne dans les années 70 ont inauguré, aux côtés des écrits de Tom Wolfe, Nora Ephron et Gay Talese, l’ère du New Journalism, une forme de journalisme littéraire. Dissection « à la fois cool et impitoyable » de la politique et de la culture américaines, ils mélangent réflexions personnelles et observations sociales. « La Journaliste est indissociable de la Romancière », pour Chantal Thomas, qui signe la préface de Pour tout vous dire. « Joan Didion opte pour un alliage de dureté factuelle et d’humour. Elle vise le grand public. Dans son refus de toute forme de jargon, elle n’entretient aucune affinité avec le monde académique ni avec les discours de militantisme. Elle travaille dans la même direction que Norman Mailer ou Tom Wolfe, du côté du New Journalism. »

Sa vocation d’écrivaine et sa conception du récit sont au cœur des textes choisis et rassemblés dans Pour tout vous dire publié aux États-Unis juste avant sa mort. Pourquoi j’écris et Raconter des histoires révèlent ce moment intime de la naissance d’un texte par l’intermédiaire d’une « image mentale » et son choix de se consacrer à la forme longue : « Il me fallait de la place », écrit-elle. Dans Derniers mots, Joan Didion écrit son admiration pour Hemingway dont elle a recopié l’incipit de L’adieu aux armes pour en percer les secrets. « Quatre phrases d’une simplicité trompeuse, 126 mots dont l’agencement me paraît tout aussi mystérieux et galvanisant aujourd’hui qu’à l’époque où je les ai lus pour la première fois. »

Mais au fond, quoi qu’elle raconte, c’est toujours l’Amérique qu’elle scrute. L’alcoolisme et le jeu, la guerre, la Californie, les femmes, le photographe Robert Mapplethorpe, les publications posthumes des écrivains, la presse underground, la politique sont autant de prétexte à analyser son pays, dans toutes ses vérités et ses contradictions, sans concession.

Je n’écris que pour découvrir ce que je pense, ce que je regarde, ce que je vois, ce que ça signifie. Ce que je veux et ce que je crains.

Des romans, elle en écrira cinq dont Maria avec et sans rien/Mauvais joueurs en 1970 qui dresse le portrait d’une jeune femme à la dérive dans le milieu du cinéma et Un livre de raison paru en 1977, enquête psychologique et roman politique sur le destin de deux Américaines dans un pays d’Amérique centrale. Styliste extraordinaire, « virtuose de la prose », chacune de ses phrases est travaillée avec précision. Son style incisif, son sens de la formule et sa liberté de ton donnent à son regard une modernité et une puissance visionnaire.

Publiée par les plus grands magazines, The New Yorker et The New York Times Magazine entre autres, Joan Didion a aussi écrit, avec son mari, des scénarios pour Hollywood. Pour tout vous dire permet d’aborder la pensée et le style de celle qui a occupé une place prestigieuse dans le paysage intellectuel des États-Unis.

Pour aller plus loin :
Le documentaire Joan Didion : le centre ne tiendra pas, réalisé par son neveu Griffin Dunne en 2017 et diffusé par Netflix.

Note : 4 sur 5.

Pour tout vous dire
Joan Didion
Pierre Demarty (traduction)
Grasset, 2022, 214 pages.