Histoire d’une Peau-Mêlée

Guillaume Aubin (c) Macha Kaidanoski

Dans son premier roman, L’arbre de colère, Guillaume Aubin nous immerge au coeur de la forêt, au sein d’une tribu amérindienne du Canada. Puissant et sensuel.

En 2017, lorsque Guillaume Aubin obtient une bourse pour financer un projet littéraire au Québec, il ne se doute pas qu’il va y trouver le matériau de son premier roman, L’arbre de colère. Là-bas, la visite d’une réserve agit sur lui comme une révélation : sur ces terres recouvertes de forêts appartenant au peuple innu apparaît un lac immense, vestige immergé d’un ancien cratère formé par la chute d’une météorite.

Ce lieu magique constitue une source d’inspiration extraordinaire. Poussant plus loin ses recherches sur les peuples premiers américains, Guillaume Aubin est intrigué d’apprendre que, dans ces cultures, les concepts de genre et de sexe sont appréhendés d’une toute autre façon. Et cela aussi l’inspire.

L’arbre de colère raconte l’histoire d’une jeune fille élevée au sein de la tribu des Yeux-Rouges, au XVème siècle. Elle a vu le jour sous le regard des Esprits grâce au Chamane qui l’extrait miraculeusement du ventre de sa mère mourante. Fille-Rousse est un être à part qui rappelle une ancienne prophétie :

Sages des clans de la truite, du renard et du castor : voici Fille-Rousse, l’enfant de la prédiction. Celle dont parlent nos ancêtres depuis la création du grand cercle du monde. Celle qui est plus dure que le bois. Plus brûlante que la braise. Plus souple que le serpent. Plus adroite que l’ours. Celle qui doit nous montrer le chemin.

Née dans un corps de fille, elle préfère grandir parmi les garçons et refuse obstinément le rôle dévolu aux personnes de son sexe. Une ambivalence qui lui vaut l’admiration, mais aussi la crainte. Sans cesse mise à l’épreuve par les siens, elle va devoir gagner sa liberté en la payant au prix fort.

Je ne suis ni homme ni femme. Je suis Peau-Mêlée. Je suis celle qui brouille le masculin et le féminin.

À travers le personnage de Fille-Rousse, Guillaume Aubin explore le concept de bispiritualité, la capacité à posséder à la fois l’esprit féminin et masculin. « La bispiritualité est un terme générique pour désigner des concepts semblables qu’on retrouve dans la plupart des peuples premiers américains, explique l’auteur. Ce concept consiste à reconnaître, à des personnes qui se sentent attirées par le rôle social opposé à celui défini par leur sexe biologique, une capacité à posséder à la fois l’esprit féminin et masculin.« 

Accordant une large place au corps dans ce qu’il a de plus essentiel et intime, l’auteur nous propose un récit sensuel et sensible, peuplé de magie et de spiritualité. Bien plus, en examinant la séparation entre le genre et le sexe dans une société tribale où les libertés individuelles ne peuvent s’exprimer que si elles servent l’intérêt du collectif, il nous offre un sujet sociétal largement évoqué de nos jours. Ce roman d’initiation nous secoue et nous interpelle, nous séduit et nous intrigue à la fois.

Note : 3.5 sur 5.

L’arbre de colère
Guillaume Aubin
La Contre Allée, 2021, 352 pages.