L’art de la guerre selon PHIL KLAY

Phil Klay (c) Hannah Dunphy

Lauréat en 2014 du National Book Award avec son recueil de nouvelles Fin de mission, Phil Klay propose avec Les Missionnaires une réflexion sur l’engagement militaire américain et le conflit colombien.

Le roman de Phil Klay mêle les récits de quatre personnages, deux Colombiens et deux Américains. Tout commence en Colombie avec Abel, un cultivateur de coca qui a subi la perte des siens dans le massacre de sa ville à la fin des années 90, un bain de sang perpétré par des guérilleros. Pour survivre, il est contraint de rejoindre un groupe de paramilitaires sans foi ni loi, évoluant dans un climat d’extrême violence. Une violence qui inquiète son compatriote Juan Pablo, préoccupé par la sécurité et l’avenir de son pays. Gradé de l’armée colombienne, il observe avec méfiance l’évolution des relations qu’entretient son gouvernement avec les forces américaines venues en renfort en cette année 2016, avec parmi elles le sergent-major Mason.

Ancien vétéran d’Irak, Mason est un agent de liaison envoyé en Colombie pour soutenir le processus de paix, à l’heure où les habitants sont appelés aux urnes pour voter un accord entre les FARC et les forces gouvernementales, après plusieurs décennies de guerre civile. Dans ce pays arrive également Lisette, une reporter de guerre passée par l’Afghanistan, anesthésiée et blasée par la quantité d’horreur dont elle a été témoin dans ce conflit interminable. Son travail représente tout pour elle, mais Lisette se dit « fatiguée de documenter une guerre vouée à l’échec ». Elle s’interroge : « Est-ce qu’il y a la moindre guerre aujourd’hui qu’on ne soit pas en train de perdre ? » demande-t-elle à un ami. « En Colombie », lui répond-il. C’est donc là qu’elle va se rendre, persuadée de partir couvrir une « bonne » guerre, une guerre juste, un avis que partage Mason.

Avec le recul, je comprends que les missions en Amérique latine étaient les seules où nous ayons vraiment construit quelque chose. Mais comment pouvions-nous le savoir, à l’époque ? On avait juste l’impression de brasser du vent pendant que les gars en Afghanistan accomplissaient le travail véritable, une mission sérieuse avec des vrais combats de temps à autre. Ou plus souvent que de temps à autre.

Mason

Réussir à donner une cohérence et une unité à un roman constitué de plusieurs voix n’est pas chose facile, encore moins si le sujet traité est d’une grande complexité. Malgré une construction rigoureuse qui part de récits individuels pour s’élever à un récit à la troisième personne, plus distancié et plus ample, Phil Klay nous perd dans le paysage colombien. Même Abel reconnaît la difficulté de comprendre la guerre civile qui se joue dans son pays, un conflit où plusieurs ennemis se font face : terroristes, barons de la drogue, paramilitaires, guérilleros, forces révolutionnaires… Le vétéran Phil Klay maîtrise son sujet, c’est certain, mais il oublie que la plupart des lecteurs ne retrouveront pas leur chemin dans ce récit aux multiples ramifications.

S’il y a une chose à retenir de ce roman, au-delà de la portée politique, au-delà de l’analyse de la stratégie et de la tactique militaires, c’est la finesse avec laquelle Phil Klay développe la psychologie de ses personnages, avec leurs troubles, leurs traumatismes, leur cynisme, parfois. Ça sonne juste. Ça sonne vrai. Il y avait cela aussi dans Fin de mission, et c’est à ce recueil qu’il faut revenir.

Note : 1 sur 5.

Les Missionnaires
Phil Klay
Laura Derajinski (traduction)
Gallmeister, 2022, 544 pages.