Entretien avec PAOLA PIGANI

Paola Pigani

La romancière et poète Paola Pigani nous a accordé un entretien à l’occasion de la sortie de son dernier roman, Et ils dansaient le dimanche, publié aux éditions Liana Levi. Elle évoque les grands thèmes qui traversent son oeuvre et son rapport à la poésie.

Paola Pigani est l’auteure de trois romans remarqués, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Venus d’ailleurs et Des orties et des hommes. Et ils dansaient le dimanche, son petit dernier, fait le récit de Szonja, jeune femme hongroise venue à Lyon pour travailler dans une usine de viscose dans les années 30. Avec une écriture sensible et forte, Paola Pigani raconte les luttes, la solidarité et la fierté ouvrière dans un contexte de tensions sociales fortes. Une profonde humanité se dégage de ce roman qui est aussi une parabole de notre monde d’aujourd’hui.

Les femmes ont une place centrale dans vos romans : la jeune Alba, dans N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Nonna, la grand-mère et sa petite fille dans Des orties et des hommes, et Szonja dans Et ils dansaient le dimanche. Leurs rêves les portent. Diriez-vous que vos personnages puisent leur force dans leur imagination ? 

C’est à travers les événements traversés et la rudesse de leur destin que ces personnages de femme révèlent leurs capacités de résistance constituées de rêves, d’aspirations non exprimés. Alba, Szonja, Nonna et Pia essaient de se faire oublier, discrètes et silencieuses, elles observent et entendent tout, s’imprègnent de leur environnement humain mais aussi de la nature, y puisent leurs forces. Ce ne sont pas de grandes héroïnes mais elles portent chacune à leur manière une part de l’histoire de leur communauté. Elles demeurent libres intérieurement, pour laisser libre cours à leur mélancolie et trouver une autre respiration en regardant au loin, grilles, murs, champs, cheminées d’usine, terrains vagues, fleurs des fossés.

Szonja mène un combat intime autant que « social ». Pouvez-vous présenter Szonja ?

Szonja est une jeune Hongroise qui va se glisser dans la peau d’une ouvrière sans autre rêve que de rester en France. Petit à petit au gré de ses désillusions, tout en souffrant de sa condition, elle va se laisser happer par un destin qu’elle imagine plus stable grâce à son mariage avec un Français. D’un combat intime ruinant sa jeunesse, elle s’adonnera à un autre, collectif pour essayer de regagner la dignité de travailler et d’aimer la tête haute. Elle fait partie d’un groupe d’ouvrières dociles mais ensemble elles vont porter leur poids d’espérance et résister aux difficiles conditions de travail puis à la tourmente des années 30 et 31 (où les chefs traquent la moindre défaillance pour écrémer les effectifs durant la crise).

Pourquoi avoir choisi d’ancrer Et ils dansaient le dimanche entre la crise de 1929 et le Front populaire ?

Ces années 1930 ont été marquées par une grande crise économique, avec des menaces fascistes et une mobilisation intense de la classe ouvrière. Le contexte politique et social de cette époque renvoie à ce que nous traversons actuellement en Europe, la résurgence des nationalismes, la remise en question des acquis sociaux obtenus par le gouvernement du Front Populaire et de l’après-guerre, la fragilité de ceux qui viennent d’ailleurs. C’était une de mes premières motivations pour entrer dans cette histoire. Durant ces années éprouvantes, les étrangers craignent d’être balayés par la crise et la haine promue par les ligues fascisantes; c’est dans cette communauté de destin, que se forgent conscience politique et fraternité ouvrière tellement nécessaires à leurs luttes.

Prise de conscience individuelle et organisation collective ne sont pas si simples…

Portée par ce flux collectif salutaire, Szonja devra sa métamorphose à l’ivresse de la lutte et d’un amour inattendu. Le fil de soie artificielle fabriqué à la Tase symbolise aussi le fil de soi que Szonja trouvera pour tisser sa propre destinée. Combats intimes et collectifs se mêlent pour regagner la dignité de travailler et d’aimer la tête haute. Mais cela ne se concrétise pas du jour au lendemain. Il s’agit d’une évolution en plusieurs étapes. C’est ce que j’ai essayé de transmettre dans ce roman.

Ce que je dis, ce que j’écris

Ne tombe pas du ciel.

Ce que j’écris est fait de ma vie

Et ma vie est faite

Avec la vie des autres.

Guillevic

La question de l’immigration est au cœur de vos romans. Tsiganes internés dans le camp des Alliers, immigrés italiens installés comme agriculteurs en Charente, ouvriers dans une usine de viscose à Lyon : le roman permet-il de donner une voix à ceux que l’on a plutôt tendance à oublier ou à ne pas vouloir voir ?

Il est important pour moi de leur faire une place dans un roman car ils font partie de notre histoire et de notre leg humain. Je me sens proche d’eux. Ils ont eu une voix, une trajectoire et des émotions singulières que j’ai essayé de rendre vraies.

Dans Des orties et des hommes, la narratrice évoque le souvenir de sa grand-mère ramassant des orties. Dans Et ils dansaient le dimanche, Szonja se souvient de sa grand-mère qui, assise sous un tilleul, murmure une prière avant le départ de sa petite-fille. Ces personnages attachants et sages convoquent une certaine nostalgie. Quel ressort donnent-ils aux personnages plus jeunes ?

J’aime votre question car elle éclaire quelque chose dont je n’avais pas pris conscience. Il est vrai que dans chacun de mes romans, il y a toujours une vieille âme qui donne sa confiance à une plus jeune. C’est un geste, une prière ou une simple parole propre à signifier qu’il n’existe pas de rupture véritable entre les êtres.

Vos récits se déroulent comme des chroniques de la vie quotidienne. Qu’est-ce que cette forme vous permet de dire que vous ne pourriez dire autrement ? 

Mes personnages sont toujours ancrés dans une époque, des lieux réels. Je veux qu’ils me donnent à voir, à comprendre une certaine réalité humaine, sociale, politique. Ils ont parfois existé, je les ai croisés, connus mais l’écriture les rend autres. Dans le roman, je déploie une autre réalité, celle de mes personnages qui portent ma vision d’une période ou d’un événement historique, d’un fait divers, d’un drame, d’une injustice, d’une problématique psychologique ou sociale.

Vous écrivez de la poésie. Comment nourrit-elle votre écriture romanesque ? 

La poésie est à la naissance de tout. La poésie, c’est se glisser dans les interstices de la langue, de la syntaxe, une grande liberté pour enjamber les murs, les genres, les registres. C’est la matière première de la littérature en tout cas de mon écriture pour aller au-delà des images saturées, des alliances attendues, le premier moyen de transport que j’ai trouvé pour explorer le plus proche comme le plus lointain de ma vie, pour continuer à regarder, à vivre ce que je n’ai pas eu le temps de regarder ou de vivre. La poésie est une manière de trouver un autre rythme, un élan, une liberté dans l’écriture, de saisir ce qui me relie au monde de la façon la plus intime et subjective qui soit. Cela ravive ma confiance et mon travail. Un poème de quelques vers contient souvent la promesse d’un personnage, d’une atmosphère, c’est comme une énigme que je peux déplier.

Et ils dansaient le dimanche
Paola Pigani
Liana Levi, 2022, 230 pages.