Anne Sexton : Tu vis ou tu meurs!

Anne Sexton (1928-1974) (c)Everett Collection/ABACA

Les éditions des femmes Antoinette Fouque publient Tu vis ou tu meurs, un ensemble de quatre recueils de la poétesse américaine Anne Sexton traduits pour la première fois en français par Sabine Huynh.

Née en 1928 à Newton (Massachusetts), Anne Sexton est une figure incontournable de la poésie américaine du 20ème siècle, encore peu connue en France. Mariée à 19 ans, mère de deux filles à 27, elle connaît très tôt de graves problèmes de dépression qui la contraignent à effectuer de nombreux séjours dans des hôpitaux psychiatriques. C’est un de ses psychiatres, le Dr Martin Orne, qui découvre son talent artistique et l’encourage à écrire, comprenant que la poésie accompagnée de la psychothérapie peuvent sinon contribuer à sa guérison, du moins alléger ses maux. Elle se consacre alors à l’écriture poétique et suivra plusieurs ateliers d’écriture à l’université, dont celui de Robert Lowell, l’un des plus célèbres représentants de la poésie « confessionnelle », que suit également Sylvia Plath. Elle publiera une dizaine de recueils de poésie, obtiendra le Prix Pulitzer en 1967 mais finira par se donner la mort à 45 ans, en 1974.

À l’instar de Sylvia Plath, Anne Sexton se nourrit de son vécu et exprime dans ses poèmes les troubles psychologiques qu’elle traverse, les douleurs et les souffrances, dans une écriture poétique qui se veut avant tout libératrice. Comme les autres représentants de la poésie confessionnelle, elle ne craint pas d’exposer son intimité et son expérience de femme, à une époque où peu de voix l’expriment, puisque l’écriture était le plus souvent une affaire d’hommes. Il ne faut pas pour autant qualifier Anne Sexton de militante féministe. Il s’agit plutôt d’une voix poétique dont les aspirations et les préoccupations font écho aux mouvements féministes de l’époque, une voix de femme qui s’élève et se fait entendre, exprimant sa colère et ses frustrations dans l’Amérique conservatrice des années 50.

Sous le titre Tu vis ou tu meurs, sont réunis et traduits pour la première fois en français Retour partiel de l’asile (1960), Tous mes chers petits (1962), Tu vis ou tu meurs (1966) et Poèmes d’amour (1969). On y retrouve de furtifs moments de bonheur et de joie, mais également la part sombre de sa vie, avec les deuils suite aux décès de sa mère et de Sylvia Plath, les troubles mentaux, l’enfermement qui l’a un temps éloigné de ses filles, et ses poèmes sont traversés par le souffle de la psychanalyse qui a occupé un rôle fondamental dans sa vie. Elle évoque différents aspects de la vie des femmes, femme mariée dans la « Femme au foyer » (1962), femme adultère dans « Pour mon amant, qui retourne auprès de sa femme » (1969), mère délaissée dans « Deux fils » (1966) ou aimante dans « Petite fille, mon haricot, mon adorable femme » (1966).

Certaines femmes épousent des maisons.
C’est un autre type de peau; avec un coeur,
une bouche, un foie et des mouvements intestinaux.
Les murs sont permanents et roses.
Voyez comme elle est agenouillée toute la journée,
se lavant de haut en bas avec docilité.
Les hommes pénètrent de force, ramenés comme Jonas
à l’intérieur de leur mère charnue.
La femme est sa propre mère.
C’est là l’essentiel.

« Femme au Foyer » (1962)

Comme chez Sylvia Plath, la poésie d’Anne Sexton célèbre également le corps de la femme, à travers le désir amoureux, la sexualité, l’enfantement, la maternité, la force créatrice des femmes, comme dans le poème « Pour fêter ma matrice » (1969) ou « La ballade de la masturbatrice solitaire » (1969), mais également le corps dans ses aspects plus secrets ou douloureux comme « L’avortement » (1962), les menstruations ou la maladie.

En publiant ces quatre recueils d’Anne Sexton, les éditions des femmes Antoinette Fouque offrent une très belle introduction à l’oeuvre de cette grande poétesse. L’éditeur précise que la traductrice Sabine Huynh « a fait de la traduction de l’oeuvre d’Anne Sexton un projet de vie. » Il nous promet également la sortie prochaine d’un cinquième recueil, Transformations. Un rendez-vous à ne pas manquer.

Note : 4 sur 5.

Tu vis ou tu meurs. Oeuvres poétiques (1960-1969)
Anne Sexton
Sabine Huynh (traduction)
Patricia Godi (préface)
Editions des femmes Antoinette Fouque, 2022, 320 pages.