FRACTURE d’Andrés Neuman (ou l’art du kintsugi)

Andres Neuman, 2016 (c) Rodrigo Valero

Dans son quatrième roman paru en français, l’auteur argentin dresse le portrait fragmenté d’un Japonais survivant des deux bombes atomiques qui ont frappé son pays en 1945.

Yoshie Watanabe n’est qu’un enfant lorsque les bombes atomiques sont larguées, tuant son père à Hiroshima et le reste de sa famille à Nagasaki. Cette histoire, il choisit de la taire, préférant toute sa vie le silence à la parole : « Yoshie m’a expliqué qu’il ne voulait surtout pas réduire son identité à cette tragédie. […] Il refusait de vivre, mais aussi d’aimer en qualité de victime aux yeux des autres. »

Employé d’une multinationale, Yoshie Watanabe fait toute sa carrière à l’étranger, dans différents pays d’exil, aux côtés de Violette à Paris, de Lorrie à New York, de Mariela à Buenos Aires puis de Carmen à Madrid. À sa retraite, il revient s’installer à Tokyo, la ville où il a grandi après la catastrophe.

Lorsque commence Fracture, un important séisme frappe le Japon. Nous sommes le 11 mars 2011. Le tremblement de terre, le tsunami et la catastrophe de Fukushima réveillent en Yoshie le traumatisme nucléaire qu’il s’était efforcé de refouler jusqu’alors.

Ce roman est une anthologie de failles et de brisures en recherche de réparation.

Fracture tire sa force du choix narratif fait par l’auteur : ce sont surtout les femmes que Yoshie a côtoyées qui évoquent la vie de celui qui refuse de se considérer comme un authentique hibakusha, le nom donné aux victimes des bombardements atomiques d’août 1945. Violette, Lorrie, Mariela et Carmen, chacune avec sa fêlure intime écrit un chapitre de leur histoire commune et raconte l’homme qu’elles ont connu. Autant de fragments qui, rassemblés, habillent le silence et redonnent sens à l’existence lézardée de cet homme qui a vécu aux quatre coins du globe, dans différentes langues d’exil.

Plus qu’une personne parlant plusieurs langues, il avait l’impression d’être autant d’individus que de langues qu’il parlait.

Passionné par le Japon qui constitue l’épicentre de Fracture, Andrés Neuman évoque la philosophie du kintsugi, un art omniprésent dans son roman : « Lorsqu’une céramique se casse, les maîtres de cet art saupoudrent d’or chaque fissure, la soulignent. Au lieu d’être gommées, les brisures et les réparations sont mises en évidence, elles prennent une place centrale dans l’histoire de l’objet. Mettre cette mémoire en exergue est l’embellir. Ce qui a survécu aux dommages subis gagne en valeur, en beauté. »

Dans ce récit de reconstruction, Andrés Neuman réussit à dessiner, page après page, une fresque universelle d’une rare intensité qui rend hommage aux victimes, comblant de mots le silence qui, souvent, recouvre leur traumatisme.

Note : 4.5 sur 5.

Fracture
Andrés Neuman
Alexandra Carrasco-Rahal (traduction)
Buchet Chastel, 528 pages, 2021.